Quels sont les liens entre l’alimentation du béluga et la santé des Inuit du Nord québécois?

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Des chercheurs québécois pilotent actuellement un projet de recherche dont l’objectif est de remonter à la source des composantes nutritives des aliments de la mer que consomment les Inuit de Quaqtaq, dans le nord du Québec. (iStock)
Une équipe de chercheurs québécois s’est rendue à Quaqtaq, une communauté du Nunavik, dans le nord du Québec, pour comprendre quels sont les liens entre l’alimentation des bélugas et la santé des Inuit.

« L’idée centrale part d’un besoin d’identifier ce qui est à la base des différentes qualités nutritives des aliments de la mer que les Inuit consomment », explique le professeur titulaire au Département de biologie à l’Université Laval, Jean-Éric Tremblay, qui codirige un projet de recherche interdisciplinaire orchestré par Sentinelle Nord et l’Institut nordique du Québec (INQ).

Deux chercheurs de l’équipe étaient de passage à Quaqtaq en pleine période de chasse au béluga, soit du 1er au 14 novembre, pour y prélever différents types d’échantillons, dont du gras, de la peau, du sang et des organes.

La communauté, située aux abords du détroit de l’Hudson, est réputée pour son afflux important de bélugas durant la saison de la chasse.

« On sait que le béluga est particulièrement consommé dans le détroit de l’Hudson, où se trouve le village de Quaqtaq, indique-t-il. Il s’en mange beaucoup moins dans la baie d’Ungava […] parce qu’il y a une autre population qui est considérée dans un état critique, donc les activités de chasse sont moins importantes. »

Les Inuit de Quaqtaq chassent généralement le béluga durant le printemps et l’automne. (Guillaume Cinq-Mars/Courtoisie de Jean-Éric Tremblay)
Un antidote potentiel contre la toxicité du mercure

Dans le cadre de leur projet de recherche, qui s’échelonne jusqu’en 2022, les scientifiques s’intéressent plus spécifiquement à une molécule aux propriétés antioxydantes présente dans la graisse de béluga : la sélénonéine.

En 2004, l’Enquête de santé auprès des Inuits du Nunavik [sic], réalisée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), avait d’ailleurs montré que des prélèvements sanguins effectués auprès de femmes inuit contenaient d’importantes concentrations de cette molécule.

« C’est une molécule qui est présente chez les femmes inuit, mais en quantité beaucoup plus importante que chez les hommes, affirme Jean-Éric Tremblay. Donc on cherchait à savoir ce qui était responsable de cet état de fait puisque c’est une molécule qui joue un rôle important, on pense, dans la détoxification du mercure. »

Traditionnellement, les femmes inuit sont friandes de la queue du béluga tandis que les hommes consomment d’autres parties de l’animal. Les scientifiques cherchent donc à savoir si la queue du béluga contient une plus forte teneur de sélénonéine. « Pour l’instant, les données sont préliminaires, mais il semble que oui », soutient-il. Cela expliquerait les concentrations élevées de cette molécule retrouvées dans le sang de femmes inuit.

Omble chevalier, phoque, béluga, morue arctique… Les aliments de la mer sont au centre de l’alimentation et de la culture des Inuit. « Mais leurs teneurs en mercure sont souvent élevées parce que ce sont des animaux qui sont au sommet de la chaîne alimentaire », précise Jean-Éric Tremblay.

La pêche et la chasse occupent un rôle central dans l’alimentation des Inuit. (Laurence Niosi/Radio-Canada)
Provenance de la sélénonéine

Au cours des trois prochaines années, l’équipe de chercheurs tentera notamment de comprendre ce qui explique la forte concentration de sélénonéine dans la graisse de bélugas.

Les scientifiques envisagent notamment l’hypothèse de l’acquisition alimentaire de la molécule par le benthos, l’ensemble des organismes aquatiques qui vivent dans les fonds marins. « Quand on a fait des mesures de sélénonéine sur certains mollusques qu’on retrouve dans le fond [marin] on a vu que les teneurs étaient peut-être un peu plus élevées », affirme-t-il.

Autrement, les chercheurs croient que le transfert de sélénonéine pourrait avoir lieu au moment de la mue annuelle de ce mammifère, qu’il effectue en se frottant sur les fonds sablonneux et les parois rocheuses, entre la fin de l’été et le début de l’automne.

« Dans d’autres régions du monde, on sait que des bactéries et des champignons producteurs de sélénonéine ont déjà été trouvés sur le fond [marin], rapporte Jean-Éric Tremblay. Notre idée, c’est que peut-être que ces bactéries et ces champignons coloniseraient la peau du béluga quand il est en contact avec le fond. »

Les contrecoups des changements climatiques

À terme, le biologiste croit que leurs conclusions leur permettront de mettre en lumière l’impact des changements climatiques sur le transfert de sélénonéine dans la chaîne alimentaire.

« La question qui est au-dessus de tout ça, c’est : est-ce qu’on pourrait penser que dans le futur, le bénéfice de la sélénonéine pourrait s’accroître ou disparaître? À ce moment-là, évidemment, le mercure aurait le champ libre pour faire ses effets négatifs », prévoit-il.

Les scientifiques souhaiteraient aussi déterminer quelles différences présente la sélénonéine chez les mâles et les femelles ou chez les bélugas issus de différentes régions de la baie d’Hudson.

Jean-Éric Tremblay envisage que des membres de l’équipe se rendent encore à deux autres prises à Quaqtaq pour compléter leur échantillonnage d’ici la fin de leur projet de recherche.

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