L’intérêt de l’artiste Riopelle pour les cultures autochtones mis en lumière au Musée des Beaux-arts de Montréal

Jean Paul Riopelle (1923-2002), Point de rencontre – Quintette (polyptyque), 1963, huile sur toile, 428 x 564 cm (5 panneaux). Paris, Centre national des arts plastiques. (Succession Jean-Paul Riopelle/Socan 2020/CNAP)
Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) donnera un accès virtuel et gratuit à sa nouvelle exposition, Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, dès le 1er décembre et jusqu’au 11 janvier.

L’installation des 160 œuvres du peintre, graveur et sculpteur québécois Jean-Paul Riopelle, en plus des 150 artefacts et documents d’archives, était terminée.

Le musée devait ouvrir les portes de l’exposition le 21 novembre, mais la pandémie en a décidé autrement, une fois de plus.

L’exposition pose un nouvel éclairage sur l’oeuvre de Jean Paul Riopelle en mettant en lumière son intérêt pour les cultures autochtones, dont les Premières Nations de la côte nord-ouest du Pacifique et les Inuit.

Elle retrace d’ailleurs ses expéditions au Nunavik et au Nunavut qui ont marqué sa création.

Si la déception est grande pour plusieurs, qui auraient aimé voir de près les œuvres, c’est un mal pour un bien pour d’autres qui n’auraient de toute façon pas pu aller les admirer sur place.

C’est le cas de Cécile Newashish. L’Atikamekw installée à Joliette a très bien connu Jean-Paul Riopelle.

Cécile Newashish, une Atikamekw de Manawan, a connu Jean-Paul Riopelle dans les années 1990. Riopelle possédait un canot fabriqué par son père, l’artisan César Newashish. (Anne-Marie Yvon/Radio-Canada)

Elle et son ex-mari ont eu l’occasion de le fréquenter au début des années 1990. À cette époque, l’artiste habitait à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, dans les Laurentides.

Cécile est la fille de César Newashish, un artisan atikamekw maître dans la construction des canots d’écorce.

« Jean-Paul Riopelle, c’était un passionné des canots », raconte Cécile. Un beau jour, son ex-mari est approché pour réparer un des canots de l’artiste. Cécile découvre à ce moment-là qu’il s’agit d’un de ceux fabriqués par son père César.

Elle ne peut se tromper, chaque artisan a sa signature qui lui est propre, représentée par les motifs gravés sur l’embarcation.

Ce sera le début d’une belle amitié qui se poursuivra jusqu’à la fin de la vie de l’artiste. Certains souvenirs immortalisés sur photos font partie de l’exposition, tout comme le canot en écorce de bouleau de Jean-Paul Riopelle, œuvre de César Newashish.

Jean-Paul Riopelle n’a pas fréquenté que des Atikamekw et sa passion pour le monde autochtone s’est révélée très tôt.

« Jean-Paul Riopelle, dès son enfance, s’est passionné pour Grey Owl », raconte l’historienne de l’art et commissaire invitée de l’exposition Andréanne Roy.

Grey Owl, de son vrai nom Archibald Stansfeld Belaney, s’était inventé une identité autochtone. En plus de se lier d’amitié avec Buffalo Bill, il s’était marié avec une Iroquoise qui l’a beaucoup influencé et poussé à devenir un défenseur de l’environnement.

Riopelle, fasciné par la nature, assistera à l’une de ses conférences en 1936.

La bibliothèque de l’artiste regorgeait d’ouvrages consacrés à l’art de la côte nord-ouest et à l’art inuit, nous apprend aussi Andréanne Roy, qui ajoute que lors de ses séjours à Paris, « dans l’entourage des surréalistes, il a eu l’occasion de côtoyer plusieurs collectionneurs d’art non occidental, notamment d’art du nord de l’Amérique ».

C’est là qu’il commence à s’intéresser à la nordicité.

Photographie de Claude Duthuit montrant Riopelle en Arctique, juillet 1977, photographie noir et blanc. Archives Yseult Riopelle. (Succession Jean-Paul Riopelle/SOCAN 2020/Archives Yseult Riopelle)

Ses contacts avec les Autochtones en chair et en os auraient été sporadiques, précise Mme Roy. Elle mentionne ses séjours au vieux poste de Mistassini, où il rencontrait les guides de chasse et de pêche cris.

Il se rendra aussi à Pangnirtung, au Nunavut, en 1969 et en 1971. « Mais il faut mentionner que le contact de Riopelle, ce n’est pas quelqu’un qui est allé s’immerger pendant de longues périodes pour développer une connaissance très approfondie de la réalité. »

Son autochtonie vient donc de la culture matérielle des premiers peuples alors que Riopelle s’intéresse à leurs arts dont il s’inspire pour certaines séries, principalement à la fin des années 1960 et dans les années 1970.

C’est à cette époque qu’il produit une série de sculptures, dont plusieurs hiboux et la série des Jeux de ficelles, des jeux que les Inuit pratiquaient avec une ficelle nouée autour des doigts de manière à former une boucle, et qu’ils utilisaient pour représenter diverses figures.

Jean Paul Riopelle (1923-2002), L’esprit de la ficelle (triptyque), 1971, acrylique sur lithographie marouflée sur toile, 160 x 360 cm. Collection particulière. (Succession Jean-Paul Riopelle/SOCAN 2020/ Archives catalogue raisonné Jean-Paul Riopelle)

Peut-être s’est-il aussi inspiré de la publication de l’anthropologue canadien Guy Mary-Rousselière Les jeux de ficelle des Arviligjuarmiut (1969).

Suivra la série des Icebergs, inspirée par un autre voyage à Pangnirtung, où il ira pêcher l’omble de l’Arctique accompagné d’un guide inuit.

Si bien des gens connaissent Riopelle, « ils ne sont pas si nombreux chez les Autochtones à connaître ses œuvres consacrées à l’autochtonie et à la nordicité », admet Jacques Desrochers, conservateur de l’art québécois et canadien (avant 1945) au MBAM.

« Et ils devront réagir, particulièrement à un certain nombre d’œuvres en partie figuratives que l’on retrouve dans l’exposition », ajoute-t-il.

Des œuvres réalisées à une époque où la question de l’appropriation culturelle n’était pas à l’ordre du jour. « On a choisi de présenter certaines œuvres bien ciblées pour lesquelles Riopelle emprunte, voire s’approprie, des sujets autochtones pour problématiser la question, plutôt que de la taire », explique la commissaire invitée de l’exposition Andréanne Roy.

Étant conscient de ces enjeux, le musée a souhaité mettre en valeur les sources et les liens avec la réalité autochtone, que ce soit avec des documents ethnographiques, avec des artistes ou avec des figures culturelles contemporaines.

C’est le cas des grands tableaux de la série Jeux de ficelles accompagnés d’une vidéo d’un conteur inuit qui explique ces représentations du jeu de ficelle. « Il y a une mise en scène contemporaine de l’appartenance de ces activités que Riopelle s’approprie », souligne le conservateur Jacques Desrochers.

Le MBAM espère que les prochaines consignes gouvernementales permettront la réouverture du Musée au public. Entre-temps, l’exposition Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones est offerte en version virtuelle dès le 1er décembre et jusqu’au 11 janvier.

En octobre, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a présenté l’ouvrage Riopelle à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, publié par les Éditions scientifiques du MBAM, en collaboration avec 5 Continents Éditions, à Milan.

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Anne-Marie Yvon

Née en France, j'arrive au Canada à 12 ans avec mes parents et mes six frères et sœurs … sur une ferme. Ferme d’où je garde la ferme conviction de vouloir voir le monde, ce que j'ai fait. À Radio-Canada depuis 31 ans, je touche à tout : télévision, radio et Web. En 1999, alors à RCI, j'ai reçu un prix international, décerné par l’URTI, l’Union Radiophonique et Télévisuelle Internationale pour un documentaire radio sur les métiers en voie d’extinction. Passionnée de l’autre, j'adore qu’on me raconte des histoires de vies. C’est pourquoi je m’intéresse tellement à la vôtre.

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