Le réchauffement climatique augmenterait la production de mercure en Arctique

Igor Lehnherr, auteur principal de l’étude, a évalué l’accumulation de méthylmercure, une neurotoxine dangereuse, dans le lac Hazen, l’un des lacs les plus septentrionaux du Canada. (Igor Lehnherr)
Alors que de nombreux efforts sont déployés dans le monde afin de réduire les taux de mercure et de ses dérivés, les changements climatiques pourraient en augmenter la production et contribuer à sa propagation dans les eaux arctiques. 

Une étude de l’Université de Toronto réalisée dans le lac Hazen, l’un des lacs les plus septentrionaux du Canada, a montré que la production de méthylmercure – une neurotoxine organique dangereuse créée par des microbes qui métabolisent le mercure – était accentuée par la hausse des températures dans la région.

La présence de méthylmercure toxique dans les écosystèmes d’eau douce et les réseaux alimentaires de l’Arctique constitue notamment un potentiel problème de santé pour les populations autochtones du Nord.

« La pollution au mercure a diminué dans l’atmosphère », indique Igor Lehnherr, professeur adjoint de géographie à l’Université de Toronto à Mississauga et auteur principal de l’étude.

« Nous prenons des mesures pour y remédier, mais les changements climatiques changent la donne, [car] il peuvent compromettre une partie des bénéfices de la réduction des émissions. »Igor Lehnherr, auteur principal
Igor Lehnherr explique que le travail de terrain pour sa dernière étude s’est étendu sur plusieurs saisons et a compris une collaboration avec d’autres équipes de recherche afin d’élargir l’échantillonnage. (Igor Lehnherr)
Les effets du climat sur les émissions de méthylmercure

L’activité humaine n’entraîne la production de méthylmercure que de façon indirecte.

La consommation de combustibles fossiles, l’exploitation minière et d’autres processus industriels libèrent du mercure non méthylé dans l’atmosphère. À mesure que le mercure se dépose dans les écosystèmes aquatiques, certains types de microbes le métabolisent pour former le méthylmercure, beaucoup plus dangereux.

On retrouve du méthylmercure dans l’Arctique où ses taux varient selon plusieurs facteurs. Ces facteurs comprennent les émissions industrielles, les précipitations, le nombre et l’activité des microbes, ainsi que les changements dans la glace de mer saisonnière.

L’étude, publiée dans le journal Environmental Science & Technology, montre notamment que les microbes producteurs de méthylmercure sont plus actifs dans les environnements plus chauds. Il y a donc une corrélation directe entre le réchauffement climatique et une toxicité accrue, avancent les auteurs.

Igor Lehnherr et son équipe de recherche prélèvent des échantillons d’eau à travers la glace. (Igor Lehnherr)

Il ne s’agit pas là de la seule conséquence des changements climatiques.

« La température dans l’Arctique contrôle également le dégel du pergélisol. Elle modifie la quantité de précipitations en contrôlant la couverture nuageuse, la couverture de glace de mer, les taux d’évaporation et ce genre de choses », explique le professeur Lehnherr.

Rappelons que la pollution au mercure, due à l’activité humaine de plus en plus importante dans l’Arctique et au dégel annoncé du pergélisol qui renferme d’importantes quantités de ce métal lourd hautement toxique, est considérée comme l’une des plus grandes menaces écologiques dans la région.

L’évolution des conditions météorologiques influe également sur la quantité de méthylmercure qui s’accumule dans certaines zones isolées et sur sa capacité à passer d’un lac à l’autre, ce qui engendre des problèmes plus étendus.

Les auteurs estiment ainsi que « les changements dans la durée de la couverture de glace modifieront la production et la bioaccumulation de méthylmercure dans les lacs, tandis que le dégel et l’augmentation du débit des eaux de surface entraîneront probablement des taux de méthylation plus élevés au niveau de la zone d’interface aquatique et terrestre et un transport plus efficient du méthylmercure en aval ».

Ces résultats suggèrent qu’à court terme, la réduction des émissions ne se soit pas pleinement traduite par des écosystèmes arctiques plus propres, avance Igor Lehnherr.

Une lutte internationale contre le mercure

Un certain nombre de réglementations internationales ont été adoptées sous l’égide des Nations unies, notamment la Convention de Minamata sur le mercure qui vise à protéger la santé humaine et l’environnement contre les effets néfastes du métal lourd. 

Le Conseil de l’Arctique, un forum intergouvernemental composé de huit États de la région et six organisations internationales de peuples autochtones cherchent entre autres à sensibiliser les populations sur les dangers du mercure. 

Plusieurs projets pilotes ont été mis en place par le conseil ces dernières années afin d’étudier les effets du mercure et proposer des pistes de solution afin de prévenir la pollution. 

Le professeur souligne toutefois que cela ne doit pas être interprété comme un signe que les efforts de réduction du mercure n’en valent pas la peine.

« Je pense surtout que cela valide les efforts en cours pour réduire les émissions de mercure d’origine anthropique », dit-il dans un communiqué.

« Les pays ont montré qu’ils sont prêts à s’engager dans cette voie. Ces résultats nous permettent d’avoir des attentes raisonnables quant au temps qu’il faudra pour que les niveaux de mercure baissent et se stabilisent. »Igor Lehnherr, auteur principal
De possibles dangers pour les populations locales

Le méthylmercure, un « polluant organique persistant », devient plus concentré à mesure qu’il remonte la chaîne alimentaire, soit des bactéries aux poissons, aux prédateurs et à l’homme.

La neurotoxine s’attaque au système nerveux et peut aussi provoquer des problèmes cardiovasculaires. Cette toxine est particulièrement dangereuse pour les femmes enceintes et pour les fœtus, les bébés et les jeunes enfants dont les systèmes nerveux sont encore en développement.

Les Inuit se nourrissent traditionnellement de mammifères marins qui peuvent contenir beaucoup de contaminants, comme le plomb et le mercure. (Laurence Niosi/Radio-Canada)

Bien que la zone étudiée par le professeur Lehnherr et son équipe soit éloignée de toute communauté nordique, les experts estiment que leur recherche pourrait avoir des incidences sur les peuples qui chassent et pêchent afin de se nourrir.

« Ce que nous apprenons n’est pas limité à ce lieu. Nous attachons beaucoup d’importance à la compréhension des mécanismes qui touchent le méthylmercure, afin de pouvoir appliquer ailleurs ce que nous apprenons dans un endroit donné », explique-t-il.

Toutefois, le professeur se veut rassurant quant aux risques pour les populations locales.

« À chaque fois que je parle des risques liés au mercure et des effets négatifs sur la santé, je souligne toujours que les avantages de la consommation d’aliments traditionnels l’emportent largement sur les risques liés aux contaminants. L’omble chevalier pêché localement a une meilleure valeur nutritive que les produits secs et les produits transportés par avion », dit-il.

Igor Lehnherr prévoit de poursuivre son étude sur le méthylmercure dans la région arctique afin d’avoir une meilleure idée des impacts à long terme des changements climatiques.

Avec les informations de l’Université de Toronto et Regard sur l’Arctique

Mathiew Leiser

Mathiew Leiser, Regard sur l'Arctique

Né dans le sud de la France d'une mère anglaise et d'un père français, Mathiew Leiser a parcouru le monde dès son plus jeune âge. Après des études de journalisme international à Londres, il a rapidement acquis différentes compétences journalistiques en travaillant comme journaliste indépendant dans divers médias. De la BBC à l'Agence France Presse en passant par l'agence d'UGC Newsflare, Mathiew a acquis de l'expérience dans différents domaines du journalisme. En 2019, il décide de s'installer à Montréal pour affronter les hivers rigoureux et profiter des beaux étés mais surtout développer son journalisme. Il a rapidement intégré Radio Canada International où il s'efforce de donner le meilleur de lui-même au sein des différentes équipes.

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