Dans le Grand Nord canadien, en planche à roulettes dans la toundra

Flore Deshayes a lancé ce projet de club de planche à roulettes pour rejoindre les jeunes de Salluit. (Flore Deshayes)
Des jeunes qui dévalent en planche les routes glacées de Salluit, au-delà du 55e parallèle nord… Nous sommes loin de l’image d’Épinal qu’on imagine lorsqu’on pense au Grand Nord québécois. Pourtant, Flore Deshayes, une travailleuse sociale, y a lancé un club de planche à roulettes pour entrer en relation avec les jeunes inuit. Un projet qui a porté ses fruits et qui n’attend que la fin de la pandémie pour redémarrer.

Les bonnes idées servent aussi à créer des ponts. Et Flore Deshayes, une travailleuse sociale pour le centre de santé Innulitsivik, en a eu toute une : lancer un club de planche à roulettes à Salluit.

À première vue, l’idée pourrait sembler inusitée. Quand on pense au Grand Nord, on ne pense pas forcément à y pratiquer ce sport. La jeune femme a pourtant proposé la planche, car elle-même pratique cette activité. « Je ne fais pas de free ride, plutôt de la long board », précise-t-elle à l’autre bout du fil.

La communauté inuit de Salluit, au Nunavik. Difficile d’imaginer pouvoir faire de la planche à roulettes dans cet environnement. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

L’idée était de proposer une activité pour entrer en relation avec la communauté de Salluit. « Ce n’est pas simple pour eux de venir toquer à notre porte demander de l’aide. Ils ne vont pas forcément venir vers nous alors qu’on sait qu’ils font face à certaines difficultés. Et puis il y a une forme d’appréhension vis-à-vis des travailleurs sociaux », dit-elle.

Et même si parfois ce sont les parents qui poussent leurs enfants à s’exprimer, beaucoup de jeunes n’osent pas, malgré tout.

Alors créer une activité communautaire, qui en plus est sportive, semblait être une bonne solution pour Flore. Les vertus en sont multiples, d’autant plus lorsqu’on sait que le suicide touche beaucoup les jeunes issus des communautés.

D’après un rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et les services publics, entre 2005 et 2008, la mortalité par suicide au Nunavik était de 10 %, soit presque sept fois plus élevée que pour la population québécoise au cours de la même période.

« On est en territoire isolé, sans réseau cellulaire fiable, il n’y a pas tous les avantages du sud pour s’occuper, alors que c’est super important que les jeunes fassent des activités pour qu’ils se vident la tête en dehors de l’école. »Flore Deshayes, travailleuse sociale
Un peu de débrouille

Pour monter son projet, elle s’est alliée avec la responsable des activités de bien-être, Katsuak Saviadjuk. Cette dernière l’a aidée à faire une demande de financement, qui a été acceptée.

Avec cet argent, il fallait essentiellement acheter du matériel : planches à roulettes et équipements de protection. Flore est alors entrée en contact avec l’organisme Skateboard for Hope avec laquelle elle a pu négocier l’acquisition d’un certain nombre de planches à roulettes.

L’organisme Montreal Longboard & Chill lui a également envoyé du matériel ainsi que quatre planches à ski (snow skate) et elle a pu obtenir un tarif préférentiel dans un magasin pour les équipements de protection.

Le projet a réuni plusieurs jeunes de la communauté. (Flore Deshayes)

Mais un défi demeurait : où pratiquer ce sport dans ce territoire couvert de neige la plupart du temps, où les routes ne sont pas toujours les plus praticables? « On a donc commencé à l’intérieur », dit-elle.

Et les enfants ont embarqué. « Ils s’adaptent vite. Avec un rien, ils peuvent faire une quantité de choses, j’avais l’intuition que ça pouvait marcher », se souvient-elle.

Le succès au rendez-vous

Lors de la première session organisée, il y a eu 49 volontaires. En petits groupes, Flore leur a appris les bases : monter sur la planche, redescendre, tenir en équilibre, anticiper les risques, penser à la sécurité.

Le fils de 10 ans de Jobie Tuniq y a participé. Il reconnaît qu’il y a un manque d’activités offertes à Salluit pour les jeunes. C’est justement la raison pour laquelle M. Tuniq a encouragé son fils, Juupi, à participer.

« Il a eu beaucoup de plaisir. C’était une bonne expérience, car mon fils a pu expérimenter quelque chose de positif. C’était un moyen d’occuper les enfants en les laissant simplement être des enfants », raconte-t-il, en précisant que son garçon a toujours sa planche à roulettes.

Le fils aîné de Jobie Tuniq a participé à cette expérience à Salluit. Il a encore sa planche à roulettes. (Jobie Tuniq)

« C’est un sport à risque qui demande de l’anticipation et de la confiance en soi. Cela leur a aussi permis d’apprendre les règles de la vie en collectif, c’était super pédagogique », assure aussi Flore.

Et l’objectif initial a été atteint. Elle a pu entrer plus facilement en contact avec les parents et les jeunes. « Des parents sont même venus me voir pour me dire qu’ils étaient vraiment contents », dit-elle.

Mais la pandémie est ensuite arrivée. Fini les activités de groupe. Impossible de faire de la planche à roulettes librement en se tenant en permanence à 2 mètres de distance de ses compagnons de glisse. Flore avait pourtant l’idée de demander un nouveau financement pour la construction d’un parc de planche à roulettes en extérieur, qui pourrait être facilement utilisé en hiver.

Difficile de faire de la planche à roulettes sur les routes presque toujours enneigées de Salluit. Il a donc fallu trouver un premier endroit couvert pour pratiquer ce sport, mais l’idée de construire un parc de planche extérieur a été évoquée. (Danny Braun/Radio-Canada)

La jeune femme a fini par changer de poste et est partie dans une autre communauté du Nunavik. « Mais le matériel est encore là. C’est tout à fait possible d’imaginer la continuité du projet avec quelqu’un qui reprend le flambeau après la pandémie. On a déposé une petite graine, qui a pris racine », croit-elle.

Ce qu’elle souhaite par-dessus tout, ce serait même qu’un Inuk reprenne le projet, histoire de redonner de « la puissance » à ce peuple. Pas du « pouvoir » comme le disent beaucoup. De la puissance, pour que cette communauté retrouve « ses lettres de noblesse ».

« Je n’attendais pas de résultat pour ce projet, mais je savais que le chemin était aussi important que l’objectif », conclut-elle.

Delphine Jung, Radio-Canada

Delphine Jung, Radio-Canada

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