FTA : trois artistes s’expriment sur l’art de créer avec sa langue autochtone

Invitées dans un panel du FTA, Natasha Kanapé-Fontaine, Émilie Monnet et Nancy Saunder se sont exprimées sur l’art de créer avec sa langue autochtone. (Radio-Canada/Ismaël Houdassine)
Quels rôles les langues autochtones prennent-elles dans le processus de création artistique? Sont-elles un outil politique, social ou cathartique? Et comment réagit le public devant des propositions offertes en inuktitut, en anishinaabemowin ou en innu-aimun? Autant de questions qu’ont abordées sans fard Natasha Kanapé-Fontaine, Émilie Monnet et Nancy Saunders dans le cadre d’un panel organisé samedi, à Montréal, par le Festival TransAmériques (FTA).

La Journée de la création et des langues autochtones proposée durant la 16e édition du festival international de danse et théâtre a donc été l’occasion de réunir au QG de l’événement trois artistes autochtones reconnues dans leurs disciplines : le théâtre, la musique et les arts visuels. Ensemble, elles ont partagé avec émotion un certain nombre de réflexions sur les liens, souvent complexes, qu’elles entretiennent avec leur langue maternelle.

L’Inuk Nancy Saunders, alias Niap, n’est d’ailleurs pas passée par quatre chemins afin de souligner l’importance d’utiliser l’inuktitut. C’est d’abord prendre « place » et permettre à sa langue de s’approprier l’espace en forçant l’écoute, a-t-elle lancé.

« Je n’oublie pas que mon oncle qui a seulement 60 ans n’avait pas le droit de parler en inuktitut quand il était jeune », a rappelé l’artiste visuelle au début de la rencontre animée par Annie O’Bomsawin, membre de la nation des Abénakis d’Odanak et professeure de philosophie.

Née à Kuujjuaq, au Nunavik, Niap a souligné que son travail est intimement connecté à sa langue. Après avoir perdu à l’âge de 18 ans l’usage de l’inuktitut, elle a évoqué les efforts entrepris pour « réapprendre » les mots de ses ancêtres, une expérience qu’elle a relatée en 2019 dans une œuvre écrite sous la houlette d’Émilie Monnet et intitulée Kiciweok : 13 mots autochtones qui donnent un sens.

S’exprimer avec sa langue

Ainsi Niap a précisé l’importance d’inclure la langue à chaque étape de son travail. Tout se joue dans la tonalité et la musicalité, a-t-elle dit. « Aujourd’hui, à 35 ans, je suis très fière d’avoir la capacité de communiquer et de bien saisir ce que l’on me dit en inuktitut », a-t-elle ajouté le sourire aux lèvres.

Et puis, la langue autochtone permet parfois d’exprimer des concepts intraduisibles, a déclaré l’artiste visuelle, affirmant utiliser l’inuktitut pour donner de la « force » à ses propositions créatives. C’est une langue à la fois spirituelle et poétique, selon elle.

« Mon travail m’aide à avoir une plus grande connaissance, aussi bien dans la syntaxe que le vocabulaire. Par exemple, j’ai récemment appris que, pour dire le mot souffrance, on dit la « maladie de l’âme » en inuktitut. »

Les panélistes ont abordé plusieurs sujets sensibles liés à la pratique de la langue autochtone comme l’incommunicabilité et le droit de s’exprimer avec ses propres mots. (Radio-Canada/Ismaël Houdassine)

Émilie Monnet a aussi parlé d’un désir de « faire exister » la langue autochtone dans ses créations. À la fois artiste pluridisciplinaire, activiste, comédienne, dramaturge et metteuse en scène, celle qui a grandi entre un père francophone et une mère anichinabée explore souvent dans ses œuvres le thème du langage.

« Quand je crée en anishinaabemowin, je pratique les mots et les phrases », a-t-elle ajouté, tout en se gardant le droit de ne pas toujours les traduire sur scène.

En 2018, elle avait présenté au public du Théâtre d’Aujourd’hui la pièce Okinum, une réflexion touchante inspirée de son vécu avec, comme figure tutélaire, un castor géant. « J’ai réalisé qu’il y avait beaucoup de gens qui n’avaient jamais entendu les mots anishinaabemowin ou kanyen’keha. La plupart ne savaient même pas que c’étaient des langues qui sont nées ici dans ce territoire », a-t-elle dit avec regret.

Dans mon processus de création, la langue est aussi un geste de transmission.Émilie Monnet, artiste multidisciplinaire

Il existe une plus grande ouverture d’esprit de la part des non-Autochtones, en particulier chez les jeunes, a pour sa part relaté l’Innue Natasha Kanapé-Fontaine. L’autrice, originaire de Pessamit sur la Côte-Nord, soutient qu’il y a 10 ans, il n’était pas rare de voir les rires fuser à la simple écoute d’une langue autochtone.

« Les jeunes que je rencontre sont beaucoup plus allumés et curieux sur ces questions. Ils connaissent davantage les enjeux et plusieurs sont prêts à participer pour contribuer aux rapprochements entre les peuples », a affirmé l’autrice avec joie.

En soi, nos langues autochtones sont déjà de la poésie.Natasha Kanapé-Fontaine, autrice et poète

Elle n’est toutefois pas loin l’époque où la suspicion régnait en ce qui concerne les langues autochtones, a mentionné Mme Kanapé-Fontaine, prenant en exemple le cas du groupe innu Kashtin, boycotté par les radios du Québec pendant la crise d’Oka.

« Des personnes ont commencé à croire que les paroles des chansons en innu-aimun du groupe cachaient de la propagande. Les comportements ont depuis évolué même si l’on doit encore lutter pour continuer de parler nos langues. »

D’après elle, lire ou écouter de l’innu-aimun est une expérience unique. On ressent les mots avec une grande intensité. Quand elle utilise le français, c’est juste à la « surface des choses », a-t-elle ensuite indiqué.

« Mais quand je parle ma langue, j’ai l’impression d’être dans le temps, le monde et dans le moment présent. Prenez kauasheshkunat, qui signifie tout à la fois le ciel est bleu et le ciel est dégagé. C’est un mot magnifique, n’est-ce pas? »

Ismaël Houdassine, Regard sur l'Arctique

Ismaël Houdassine est diplômé en journalisme de l’Université de Montréal. Il commence sa carrière comme reporter et journaliste culturel. Avant de rejoindre l’équipe de Radio-Canada, il a collaboré durant plusieurs années pour plusieurs médias, notamment l’Agence QMI et Le HuffPost.

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