La sénatrice de l’Alaska, Lisa Murkowski, recadre Trump sur le Groenland et le Canada

TORONTO, Dans l’écrin du Palais Royale, posé au bord du lac Ontario où se déroule la conférence Arctic360, la voix de Lisa Murkowski détonne face au fracas politique venu de Washington.
Sénatrice républicaine de l’Alaska depuis plus de vingt ans, connue pour son indépendance au sein de son parti, elle a livré mardi matin un plaidoyer résolu en faveur d’une coopération arctique ancrée dans la confiance tout en adressant une mise au point claire sur les déclarations de Donald Trump concernant le Groenland et le Canada.
Devant un parterre de diplomates, de militaires et de chercheurs, l’élue de l’Alaska a rappelé que « dans l’Arctique, se montrer compte ». La formule, simple en apparence, résume sa philosophie : dans cette région où les décisions « s’accumulent comme la neige », la crédibilité se construit dans la durée, par des gestes concrets et une présence constante. « La confiance prend du temps, mais elle peut se perdre très vite », a-t-elle insisté.
Revenue d’un déplacement au Groenland avec une délégation bipartisane du Sénat, Mme Murkowski a salué l’ouverture récente de consulats à Nuuk, y voyant le signe d’un engagement diplomatique qui dépasse les cycles politiques. À ses yeux, l’Arctique n’est plus une périphérie stratégique, mais un centre névralgique où se croisent enjeux de sécurité, d’infrastructures et de gouvernance. « L’Arctique est désormais au premier plan », a-t-elle constaté, presque avec gravité.
Dans ce contexte tendu, ses mots sur les menaces d’annexion du Groenland ou sur l’idée d’un Canada transformé en 51e État ont résonné comme un rappel à l’ordre. Sans nommer frontalement l’ancien président, elle a jugé ces sorties « non constructives » et potentiellement dommageables pour les alliances nord-américaines.
À Toronto, son message était limpide : face aux rivalités croissantes avec la Russie et à l’affirmation de la Chine, l’Arctique exige davantage de coopération que de provocation. « En ce moment, ce que l’on entend de Washington est loin d’être bénéfique », a-t-elle lâché
La sénatrice a salué la décision du Canada d’ouvrir un consulat à Nuuk, tout comme celle de la France. « Ces gestes renforcent les relations, favorisent une coopération concrète et signalent un engagement à long terme. » Une diplomatie qu’elle juge essentielle dans un contexte de tensions croissantes.
Interrogée sur les déclarations répétées du président Donald Trump évoquant une possible prise de contrôle du Groenland — voire l’idée de faire du Canada le 51e État américain —, Mme Murkowski ne cherche pas à arrondir les angles. « Ce n’est pas constructif. Cela ne renforce pas nos alliances. »
Elle met en garde contre les effets géopolitiques d’une telle rhétorique : « Pensez-vous que la Russie se réjouit en voyant le président des États-Unis provoquer le Canada ? Pensez-vous que Poutine rit lorsqu’il entend des menaces d’invasion du Groenland ? Vraiment, cela ne nous aide pas. »
Pour elle, la sécurité arctique ne peut être dissociée de la stabilité des alliances. « Ne jetons pas de l’huile sur le feu en parlant d’intégrer le Canada comme un autre État. Cela ne fait pas avancer la conversation. »
Au-delà des mots, Mme Murkowski insiste sur les réalités matérielles. L’environnement stratégique a changé, reconnaît-elle, et la modernisation du NORAD est devenue incontournable. « Que cela nous plaise ou non, la menace a évolué. Défendre le continent nord-américain est une responsabilité partagée. »
Mais elle admet un retard collectif. Les États-Unis ont sous-investi. Le Canada a sous-investi. Le Royaume du Danemark a sous-investi. Nous avons sous-investi, a-t-elle dit. « L’exemple des brise-glaces est révélateur. Nous avons un brise-glace de puissance moyenne qui fait de son mieux, mais il est âgé. Nous avons beaucoup de terrain à rattraper. »
Dans l’Arctique, explique-t-elle, défense, recherche scientifique, transport maritime et infrastructures civiles sont indissociables. « Il n’y a aucun pays capable de protéger l’Arctique seul, de manière holistique. Les frontières y sont abstraites, les systèmes imbriqués. On ne peut pas dire : vous vous occupez de cette partie et nous de l’autre. »

Le rôle du Congrès
Face aux inquiétudes exprimées par les responsables groenlandais, la sénatrice rappelle les équilibres institutionnels américains. « Nous ne pouvons pas garantir ce que le président dira ou ne dira pas. Mais le Congrès a un rôle important à jouer. » Budgets, taxes, dépenses militaires, le pouvoir législatif peut, selon elle, servir de contrepoids à des déclarations jugées excessives.
Elle invoque aussi l’opinion publique. « Si vous demandez aux Américains s’ils veulent que le Canada devienne le 51e État, la plupart répondent non. S’ils veulent prendre le Groenland, la plupart répondent non. »
Son message, à Toronto, s’inscrit dans une vision plus large. Elle parle désormais d’« alliance transarctique », reliant l’Amérique du Nord aux alliés européens de l’OTAN. L’objectif est d’éviter la fragmentation stratégique dans une région où la Russie reste, croît-elle, « une menace bien réelle » et où la Chine pourrait, à terme, devenir un acteur plus assertif.
Sur ce point, la sénatrice a d’ailleurs tenu à nuancer le discours alarmiste sur la présence chinoise au Groenland. Revenue d’entretiens avec les autorités groenlandaises et danoises, elle a affirmé que certaines affirmations avaient été « exagérées ».
« On leur a demandé s’il y avait des Chinois partout sur le terrain. Il a été très clairement établi que ce n’était pas le cas. Si Pékin a, au fil des ans, manifesté un intérêt pour certains projets d’infrastructures, la réalité actuelle ne correspond pas aux descriptions sensationnalistes qui circulent dans le débat politique américain. »
Pour autant, Lisa Murkowski ne minimise pas les enjeux stratégiques. « La menace russe est bien réelle », a-t-elle souligné, ajoutant que celle provenant de la Chine « pourrait potentiellement devenir très réelle ».
Plutôt que d’« hypergonfler » le risque, elle appelle à une réponse coordonnée entre alliés nord-américains et européens. « Envoyons un signal clair que nous travaillons ensemble sur la sécurité arctique », a-t-elle plaidé, estimant que la meilleure façon de contenir les ambitions chinoises passe par des investissements massifs dans les infrastructures, la recherche et la présence durable des États dans la région.
À l’heure où le Grand Nord s’impose comme un nouveau théâtre des rivalités globales, la sénatrice de l’Alaska souligne une évidence. Dans cette géographie extrême, la coopération n’est pas un luxe diplomatique, mais une nécessité stratégique.
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