La nouvelle Agence canadienne de l’eau répondra-t-elle aux besoins des communautés du Nord?

Le delta du fleuve Mackenzie, aux Territoires du Nord-Ouest. De nombreuses communautés dépendent des cours d’eau du bassin du Mackenzie pour leur approvisionnement en eau potable et pour les ressources qu’elles consomment. (hclphotography/iStock)
Dans le dernier budget fédéral, Ottawa a confirmé la création prochaine d’une Agence canadienne de l’eau, dotée d’un budget initial de 43,5 millions de dollars sur cinq ans. Quels pourraient être les bénéfices de cette nouvelle entité pour les communautés nordiques, aux premières loges des changements climatiques et de leurs impacts?

Ces dernières années, le gouvernement Trudeau a manifesté la volonté de créer l’Agence canadienne de l’eau, qui dépendra du ministère de l’Environnement et du Changement climatique. Le but est de mieux coordonner les programmes sur l’eau douce et de s’équiper pour faire face aux conséquences des changements climatiques qui touchent les ressources hydriques et aquatiques, notamment.

Actuellement, une vingtaine de ministères et organismes fédéraux s’impliquent dans la réglementation, la gestion, la surveillance et la communication relatives à l’eau douce au pays. C’est sans compter les instances provinciales, territoriales, les communautés autochtones et les municipalités, qui possèdent toutes des pouvoirs sur l’eau, ainsi que des besoins et des intérêts spécifiques.

Le gouvernement a mené des consultations en 2020-2021 et recueilli les idées et commentaires des Canadiens sur les priorités à donner à cette Agence. Selon les indications du fédéral, l’agence « travaillera avec les provinces, les territoires, les communautés autochtones et d’autres intervenants afin de trouver les meilleures façons de veiller à la sécurité, à la propreté et à la bonne gestion des eaux du Canada ».

Lorsque l’on consulte ces documents, il appert qu’elle aura surtout un rôle de centralisation des données et de diffusion de l’information sur l’eau auprès des gouvernements, des scientifiques, des citoyens et d’autres parties prenantes. Elle pourrait aussi jouer un rôle clé pour coordonner les initiatives des ministères.

Or, des experts sur les enjeux de l’eau jugent que cette agence manquera de force.

« Malgré de vastes consultations l’année dernière, la forme, les mécanismes et les processus spécifiques de l’Agence n’ont pas été détaillés dans le récent budget. Le budget était également bien inférieur à ce que les experts en eau jugent nécessaire pour une agence robuste et pleinement opérationnelle », affirme Corinne Schuster-Wallace, professeure de géographie à l’Université de la Saskatchewan et chercheuse spécialisée sur les enjeux de l’eau.

« Idéalement, une telle agence sera une entité indépendante qui assure la coordination et le soutien entre les municipalités, les provinces et les territoires au sein d’une structure de gouvernance collaborative entre les nations, poursuit-elle. L’agence devrait idéalement fournir, entre autres rôles, un soutien à la modélisation, à la prévision et aux alertes, la surveillance des quantités et de la qualité de l’eau et des évaluations des risques pour mieux comprendre qui sont les plus vulnérables aux menaces, où et pourquoi. »

Selon elle, il faut, de plus, réécrire la Loi sur les ressources en eau, qui a une quarantaine d’années d’existence, pour faire face aux enjeux du 21e siècle.

La gestion de l’eau au Canada est fragmentée. La Loi sur les ressources en eau est terriblement obsolète et a été éclipsée par le changement climatique.Corinne Schuster-Wallace, professeure de géographie à l'Université de la Saskatchewan

« La crise climatique est en fait la crise de l’eau. Il suffit de regarder les crises liées à l’eau qui sont survenues d’un océan à l’autre au Canada en 2021. Alors que le pays se réchauffe de 2 à 3 fois plus vite que le taux mondial, nos régions arctiques se réchauffent jusqu’à 5 fois plus rapidement. La fonte du pergélisol, des hivers plus courts, des routes de glace compromises et les changements de la faune ont tous des impacts sur ces communautés. »

Une fissure fend la route de glace Blue Dettah à Yellowknife sur le Grand Lac des Esclaves. (Jessica Harrison/Getty Images/iStock)

L’eau ne doit pas être vue comme un simple bien de consommation, souligne la chercheuse. Elle a une signification psychologique et spirituelle pour beaucoup de communautés autochtones.

Selon elle, « si le Canada veut respecter ses engagements envers les peuples autochtones et la Commission de vérité et réconciliation, alors une cogouvernance accrue est essentielle et non un choix. Cela commence par la corédaction d’une nouvelle Loi sur les ressources en eau du Canada », en incluant les peuples autochtones dans le processus.

Les communautés du Nord en particulier « devraient être en mesure d’améliorer leur résilience aux changements climatiques, de réduire les impacts des catastrophes liées à l’eau et de bénéficier d’un accès plus équitable et plus juste à l’eau potable », selon elle.

Des responsabilités partagées

Mark Calzavara, porte-parole du Conseil des Canadiens sur les questions liées à l’eau, mentionne lui aussi que les lois fédérales touchant à l’eau doivent être mises à jour. Le gouvernement a toutefois indiqué que cela pourrait se faire par l’entremise de l’Agence canadienne de l’eau, rappelle-t-il.

« Depuis plus de 10 ans, le Conseil des Canadiens réclame un ministère fédéral de l’Eau pour accorder une réelle importance à la protection de notre eau douce. Nous avons salué la décision d’Ottawa de créer l’Agence canadienne de l’eau. Mais, selon nous, ce devrait être un organisme indépendant au même titre que le Bureau du vérificateur général. Il devrait rendre des comptes directement au Parlement et non à un ministère, et son budget devrait être garanti sur une base pluriannuelle. »

Il en appelle à plus de courage de la part du fédéral. 

« Le gouvernement fédéral n’aime généralement pas imposer ses compétences [aux provinces et territoires], même quand il en a le pouvoir, et ce pour diverses raisons politiques », dit-il.

Eau de fonte (François Gagnon/Radio-Canada)

« Nous pensons qu’il devrait le faire dans le cas de l’eau en raison de l’importance énorme qu’elle revêt pour nos vies, pour l’existence même de la vie sur Terre, mais aussi et surtout en raison de sa nature transfrontalière, parce qu’elle coule entre les provinces et les territoires. »

Selon lui, trop souvent, ce sont les normes de la province la plus laxiste qui finissent par prévaloir au niveau pancanadien, surtout en ce qui a trait aux droits de polluer par le secteur privé.

On parle quand même de la santé des gens et de l’environnement. Le gouvernement fédéral doit établir des standards minimums, faire preuve d’un peu de courage et [les faire respecter] dans tout le pays.Mark Calzavara, porte-parole du Conseil des Canadiens en matière d'eau

« Alors, c’est ce qu’on espérait, mais ça ne semble pas se réaliser dans la forme donnée à l’agence. On utilisera beaucoup la carotte, mais pas le bâton. Oui, on va encourager le partage d’informations entre provinces et territoires. Mais l’agence n’aura aucun pouvoir réglementaire », déplore-t-il.  

Néanmoins, ce partage accru d’informations par l’entremise de l’agence sera très important, note-t-il, puisqu’il rendra les données plus accessibles aux citoyens, notamment.

La gestion locale, la clé

Beaucoup de communautés dans le Nord canadien ont pris les choses en main et assument désormais une grande autonomie sur l’eau douce.

Aux Territoires du Nord-Ouest, les Premières Nations du Dehcho administrent un programme de surveillance des eaux qui se fait par et pour les communautés, en faisant appel à des « gardiens » embauchés dans ces communautés. 

Mark Low, le coordonnateur du programme, couvre avec son équipe un grand territoire, dont le Grand Lac des Esclaves, la portion sud du fleuve Mackenzie et des lacs environnants. Ils surveillent la qualité de l’eau (pH, température, oxygène, turbidité, présence d’algues, de polluants, etc.) et font des relevés des populations de poissons qui sont importantes pour les communautés.

« C’est vraiment les communautés qui décident », dit-il. Les gardiens participent à l’installation des bouées, sondes et autre équipement de surveillance, à la prise d’échantillons et aux lectures, et déterminent les priorités pour ce qui est des zones à surveiller et des espèces à suivre, en fonction des savoirs traditionnels et des besoins des communautés.

« On a des discussions avec les Premières Nations, on travaille à partir de la base, en apprenant à connaître les communautés. Quels endroits sont importants pour elles, quelles sont les espèces importantes? Où pêchaient-ils dans le passé? »

Edéhzhíe, dans les Territoires du Nord-Ouest, est la première aire protégée et de conservation autochtone au Canada. En plus d’habitats pour les poissons et la faune, elle offre aussi de nombreux sites culturels, des sentiers et des zones de récolte. (Premières Nations du Dehcho)

Il y a quelques années, on a craint la contamination des cours d’eau de la région par les hydrocarbures issus de l’exploitation des sables bitumineux, plus au sud. 

« Mais jusqu’à présent, nous n’avons trouvé aucune contamination, ce qui est formidable. Mais le simple fait d’avoir cet équipement dans les cours d’eau est probablement la meilleure chose pour la gestion de l’eau, car cela donne aux communautés une tranquillité d’esprit. »

Ils savent que l’eau est propre et qu’elle est potable, et qu’il y a des gens qui la surveillent. Ils savent qu’il y a quelqu’un qui peut être joint en cas de problème.Mike Low, coordonnateur du Programme autochtone de gestion des ressources aquatiques et océaniques pour les Premières Nations du Dehcho

Dresser des bases de données et effectuer le suivi dans le temps est primordial, selon lui.

« Dans 50 ans, quand les choses seront sans doute très différentes, nous aurons ces informations pour montrer quels changements se sont produits au fil du temps. »

Ce Programme autochtone de gestion des ressources aquatiques et océaniques est financé via Pêches et Océans Canada. Selon Mike Low, qui travaille aussi en collaboration avec le ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles des Territoires du Nord-Ouest, une injection d’argent et de ressources supplémentaires et pérennes serait grandement appréciée, car il n’a qu’une petite équipe qui doit couvrir un vaste territoire.

Les Premières Nations du Dehcho sont des communautés plutôt bien pourvues en ce qui a trait aux capacités de gestion de l’eau. Il y a quelques années, elles ont chapeauté la création de la première aire protégée autochtone du Canada, l’Edéhzhíe, pour préserver notamment les ressources en eau, vitales aux Premières Nations. Cela a nécessité 16 ans de négociations et de combats pour protéger ce « grenier à blé » des Dehchos.

Avec l’Agence canadienne de l’eau, un programme comme celui des Dehchos pourrait avoir accès à des données ou informations qu’il n’avait pas avant, précise Mark Calzavara. Le partage d’informations peut se faire dans les deux sens, ajoute-t-il. Les données récoltées par les Dehchos pourraient servir à d’autres entités afin qu’elles fassent un meilleur travail.

« Alors, si les communautés partout au pays ont un meilleur accès à l’information, elles peuvent beaucoup mieux voir venir les problèmes, les menaces, et trouver les moyens nécessaires pour protéger leurs ressources, demander au gouvernement d’agir ou sinon, le faire elles-mêmes », dit-il.

Dans le Nord canadien, beaucoup de communautés éloignées n’ont pas accès aux ressources ou aux infrastructures adéquates pour gérer et protéger leur eau douce.

Trop de communautés autochtones doivent encore faire bouillir leur eau potable. (iStock)

Le gouvernement Trudeau a promis de mettre fin à tous les avis de faire bouillir l’eau à long terme dans les communautés des Premières Nations lorsqu’il a été élu en 2015. Jusqu’à présent, 132 avis ont été levés, mais il y en a toujours 33 en vigueur dans 28 communautés. Les communautés inuit connaissent quant à elles des dizaines d’avis chaque année.

Regard sur l’Arctique a demandé au ministère de l’Environnement et du Changement climatique si le mandat et le fonctionnement de l’Agence seront bientôt rendus publics, quelle place sera faite à la gouvernance autochtone et si le gouvernement procédera à la révision de la Loi sur les ressources en eau.

« Aucune décision n’a encore été prise quant au mandat précis de l’Agence canadienne de l’eau, répond une porte-parole du ministère. Toutefois, lors des consultations […], les Canadiens ont souligné le rôle important que pourrait jouer une Agence canadienne de l’eau en travaillant avec les Premières Nations, les Métis et les Inuit afin d’inclure la science et le savoir autochtones dans le processus décisionnel, de faire participer les peuples autochtones à la gouvernance de l’eau douce et de relever les défis liés à l’eau douce auxquels font face les collectivités autochtones du Canada. »

« Les Canadiens nous ont également dit que l’une des plus grandes possibilités à saisir par une Agence canadienne de l’eau est de fournir une approche pangouvernementale fédérale et d’améliorer la coordination et la collaboration avec les provinces et les territoires afin de mieux harmoniser les politiques et les mesures nécessaires pour relever les principaux défis liés à l’eau douce. »

« La lettre de mandat du premier ministre au ministre de l’Environnement et du Changement climatique lui demande, à la suite de la mise en place d’une Agence canadienne de l’eau, de promouvoir la modernisation de la Loi sur les ressources en eau du Canada afin qu’elle reflète la nouvelle réalité en matière d’eau douce au pays, y compris les changements climatiques et les droits des Autochtones. »

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