Naufrage culturel pour des enfants du Nunavut placés dans le sud du Canada

Illustration du reportage. (Aija Komangapik)
Des centaines de jeunes pris en charge par les services à l’enfance du Nunavut sont placés dans le sud du Canada depuis la création de ce territoire, en 1999. C’est le contrecoup d’un système qui peine à répondre à leurs besoins en raison d’un manque criant de travailleurs et de services. Le déracinement culturel de ces jeunes à des milliers de kilomètres de chez eux, souvent durant plusieurs années, rappelle à certains le douloureux chemin emprunté dans le passé par leurs parents et leurs grands-parents.

Atlanta, juillet 1996.

Les thermomètres sont montés en flèche depuis quelques jours, juste à temps pour galvaniser les foules venues des quatre coins du monde pour assister aux 100es Jeux olympiques.

Une gamme d’événements artistiques est offerte en marge des compétitions sportives. Parmi ceux-ci, le festival Discover Native America (DNA), qui vise à mettre de l’avant des cultures autochtones des trois Amériques.

La famille Komaksiutiksak est la seule délégation culturelle inuit présentant des numéros de danse de tambour et des chants de gorge. Les quatre filles et leur tante sont venues du Canada pour faire briller leur culture devant ce qui leur semble être la planète tout entière.

Malgré les projecteurs braqués sur elle, Nikki Komaksiutiksak ne conserve que très peu de souvenirs positifs du festival. Elle se souvient de la chaleur étouffante, exacerbée par les vêtements traditionnels inuit qu’elle portait pour l’occasion. Elle n’a pas oublié non plus la présence de sa cousine, Jessica Michaels, qu’elle a toujours considérée comme sa sœur.

Nées à quelques semaines d’intervalle, les deux cousines sont liées par une complicité sans pareille. Pour Nikki, Jessica est son seul repère, celle avec qui elle partage, dans l’ombre, des secrets qu’elles auraient préféré ne jamais avoir à porter. Car derrière les sourires forcés et les chants de gorge en duo se dissimulaient déjà des années de souffrance.

Une photo de Nikki Komaksiutiksak, tirée de l’édition du 23 août 1996 du journal Seminole Tribune, lors du festival Discover Native of America, organisé à Atlanta, en Georgie. (Peter Gallagher/Seminole Tribune)

Avertissement : Le témoignage qui suit peut choquer ou réveiller des traumatismes chez certains lecteurs.

Originaire de Chesterfield Inlet, au Nunavut (anciennement aux Territoires du Nord-Ouest), Nikki Komaksiutiksak a été placée vers l’âge de 6 ans aux soins de sa tante à Winnipeg, au Manitoba, car sa mère était dans l’impossibilité de l’élever. C’est une approche que préconise toujours le gouvernement territorial pour s’assurer qu’un enfant placé sous la protection des services à l’enfance maintient un lien avec sa famille biologique et, de facto, avec sa culture et sa langue. Même si elles sont sous la responsabilité d’une membre de leur famille, Nikki et Jessica vivent un cauchemar.

« Derrière les portes closes, c’était brutal », raconte Nikki, la gorge nouée. « Nous étions quatre filles chez [notre tante] Agatha. C’était absolument horrible et traumatisant, et je ne sais pas comment nous avons survécu à ce que nous avons traversé lorsque nous habitions avec elle. »

« Agatha nous torturait. Nous étions frappées avec des rallonges, des cintres et des marteaux. On nous affamait, nous étions battues […] et agressées sexuellement. »

Jessica Michaels, à gauche, et Nikki Komaksiutiksak, à droite, chantant lors d’un mariage, à Winnipeg, au Manitoba, en 1998. (Gavin Boutroy/Radio-Canada)

Après avoir échappé au joug de leur tante, un an plus tard, Nikki Komaksiutiksak et sa cousine Jessica Michaels font leur entrée dans le système de protection de l’enfance du Manitoba, où elles demeurent loin de leurs racines. Elles sont placées en famille d’accueil et dans plusieurs foyers de groupe, des années durant lesquelles des traumatismes les marquent au fer rouge. Nikki est victime de viol et de violence conjugale, tandis que sa cousine est exploitée sexuellement et sombre dans la consommation de drogues.

« Ce sont des situations auxquelles font face les enfants pris en charge [dans le système] sans qu’ils le demandent. C’est présent. Et c’est partout », assure Nikki. « Ces prédateurs savent comment trouver ces enfants et ces adolescentes qui sont placés sous la protection de l’enfance. »

« J’ai réalisé à quel point il était terrifiant d’être une enfant prise en charge par le système et de ne pas avoir de famille autour de moi pour me dire ou me montrer comment être en sécurité », confie-t-elle.

Les sévices que subissent les filles attirent l’attention de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et sont portés devant la cour, mais, selon l’avis de Nikki, sa tante se sort pratiquement indemne du procès, avec deux ans de probation.

Alors qu’elles ont 17 ans, les chemins des deux cousines se séparent abruptement et un lundi matin d’août, Nikki reçoit un appel qui fait tout basculer. Un proche lui apprend que Jessica a été retrouvée morte dans une maison de chambres de Winnipeg, au Manitoba.

Nikki Komaksiutiksak avait 17 ans lorsqu’elle a perdu sa cousine, Jessica Michaels, qu’elle a toujours considérée comme sa sœur. (Gavin Boutroy/Radio-Canada)

Les résultats de l’enquête laissent croire à un suicide, mais, encore à ce jour, Nikki a la certitude que sa cousine a été assassinée. En 2018, elle a d’ailleurs témoigné publiquement sur les circonstances entourant sa mort à l’audience de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, à Rankin Inlet, dans le centre du Nunavut.

La mort de sa cousine est survenue alors que Nikki se trouvait toujours sous la responsabilité du système provincial de protection de l’enfance. Aujourd’hui, elle dénonce les multiples lacunes de ce système.

« J’avais vécu une enfance très traumatisante. Ajoutez ce qui est arrivé aux Inuit historiquement, puis le fait d’être obligé de sortir de son territoire, en étant déplacé loin de sa famille et forcé de se défendre pendant qu’on est pris en charge dans une ville où on n’a aucune famille… »

Chez elle, Nikki Komaksiutiksak a consacré un espace à sa cousine Jessica Michaels, photographiée dans le cadre de droite. (Gavin Boutroy/Radio-Canada)
« Je me sentais tellement perdue et seule »

L’adolescence de Nikki Komaksiutiksak est parsemée de souvenirs disparates. Les traumatismes qu’elle a subis ont distordu son rapport au temps : « Ma chronologie des événements, de l’âge de 13 à environ 19 ans, est vraiment faussée », explique-t-elle. « Il se peut que je me trompe d’un an ou de quelques mois. »

Lorsqu’elle décrit cette période de sa vie, un mot lui revient sans cesse en tête : solitude. Un sentiment alourdi par l’absence de soutien familial et de repères culturels liés à ses racines inuit. Nikki a 15 ans lorsqu’elle donne naissance à son premier enfant. À l’âge de 19 ans, elle est déjà mère de trois jeunes enfants.

« J’étais une enfant qui mettait au monde un autre enfant. »

Après avoir grandi dans ce système, je sentais que j’avais besoin de ressentir de l’amour pour quelqu’un. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai eu des enfants aussi jeune, parce que je me sentais tellement perdue et seule.Nikki Komaksiutiksak, 39 ans
Les trois premiers enfants de Nikki Komaksiutiksak, en 2008 ou 2009, de gauche à droite : Caramello, Codie et Chasity. (Nikki Komaksiutiksak)

Pendant ces années de placement dans le système de protection de l’enfance, son rapport avec la culture inuit s’étiole considérablement, jusqu’à en perdre l’usage de l’inuktitut, sa langue maternelle, qu’elle ne parle plus couramment aujourd’hui. Cette rupture culturelle inéluctable s’est aussi imposée dans le parcours d’autres Nunavummiut placés dans le sud du pays.

Aujourd’hui âgé de 30 ans, Markoosie Tiglik avait 11 ans lorsqu’il a quitté Iqaluit pour être transféré dans un foyer de groupe en Alberta. « À Edmonton, j’avais peur parce que c’était la première fois que je prenais l’avion vers le Sud », se remémore-t-il. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit une aussi grande ville. Il se souvient d’avoir ressenti un mélange d’appréhension et d’inquiétude. Je voulais rentrer chez moi », dit-il.

Dans ce nouvel environnement, il a rapidement compris qu’il lui fallait apprendre l’anglais pour communiquer avec le personnel de l’établissement. « Je parlais majoritairement l’inuktitut », explique-t-il. « Cela a été difficile d’apprendre à parler l’anglais. »

Ses souvenirs du foyer de groupe sont partagés. Il se souvient d’incidents durant lesquels des membres du personnel lui ont donné une gifle et l’ont plaqué au sol. Malgré tout, il conserve un souvenir relativement positif de ses quelque quatre années passées, par la suite, dans un foyer de Regina, en Saskatchewan, notamment parce qu’il y a côtoyé d’autres Nunavummiut

Markoosie Tiglik dit toutefois ressentir une certaine « colère » de ne plus être en mesure de s’exprimer aujourd’hui dans sa langue maternelle.

Dépendre du sud

Tout comme Nikki Komaksiutiksak et Markoosie Tiglik, des centaines de Nunavummiut ont grandi dans les systèmes de protection de l’enfance dans le sud du pays.

Depuis qu’il est devenu un territoire, le Nunavut se tourne vers des provinces du Sud pour qu’elles accueillent ses jeunes aux besoins complexes, comme des troubles de comportement ou de développement, un handicap ou des problèmes de santé graves, faute de ressources disponibles sur place.

Entre le manque de travailleurs sociaux, le roulement de personnel, les défis de rétention de personnel et la pénurie de familles d’accueil locales, le manque criant de ressources dans le système de protection de l’enfance du Nunavut rend inévitable le placement d’enfants à l’extérieur de ses frontières.

Le gouvernement territorial doit y consacrer en moyenne 17 millions de dollars par an depuis les cinq dernières années, selon des chiffres officiels.

À l’heure actuelle, 81 des quelque 500 jeunes sous la responsabilité du système de protection de l’enfance du Nunavut ont été transférés à l’extérieur du territoire, principalement en Alberta, au Manitoba et en Ontario.

Au Nunavut, 32,8 % de la population est âgée de moins de 15 ans, selon le recensement de 2021. (Marie-Laure Josselin/Radio-Canada)
Un système qui implose

Les défis du système de protection de l’enfance du Nunavut ne datent pas d’hier. Dans des rapports d’audit, le vérificateur général du Canada a conclu que de nombreuses lacunes persistaient au sein du ministère de la Santé et des Services sociaux, en 2011, et du ministère des Services à la famille, en 2014. Il a notamment constaté que le Nunavut ne vérifiait pas systématiquement qu’un foyer de groupe extraterritorial disposait d’un permis d’exploitation valide, délivré par l’autorité de la province où il était situé.

Une récente enquête de Radio-Canada a d’ailleurs remis cette question à l’ordre du jour. L’enquête a notamment révélé que le gouvernement du Nunavut avait placé huit jeunes sous la protection des Services à la famille dans des foyers de groupe illégitimes en Alberta, au cours de la dernière année. De plus, selon des informations obtenues par Radio-Canada, l’Alberta n’avait été informée de la présence de ces enfants sur son territoire que plusieurs mois après leur arrivée.

Le bâtiment du ministère des Services à la famille, à Iqaluit. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

Au Nunavut, les travailleurs sociaux sont aussi reconnus pour avoir une quantité phénoménale de dossiers. Aleisha Wesley, une ancienne travailleuse sociale à Iqaluit, a dû quitter son poste en 2015 en raison d’un épuisement professionnel.

Elle évoque, entre autres, une « charge de travail extrême », un « manque de soutien » envers les travailleurs et de perpétuelles situations de « crise ». « Nous ne faisions […] qu’éteindre des feux », se souvient-elle.

Faute de familles d’accueil disponibles, elle a dû prendre soin d’un enfant pendant deux semaines, sans même qu’une inspection de son domicile ne soit effectuée au préalable. « Des fois, si nous ne trouvions pas d’endroit où placer les enfants, nous dormions avec eux au bureau », raconte-t-elle.

Yvonne Niego était, de 2017 jusqu’à tout récemment, la sous-ministre des Services à la famille du Nunavut. En entrevue avec Radio-Canada, à la fin du mois de mars, elle a admis que les problèmes à régler par le Ministère étaient nombreux, et les ressources, limitées. La grande proportion de travailleurs venus du Sud, conjuguée au manque de travailleurs sociaux inuit, est, selon elle, à la source du problème. « Il faut des années pour comprendre le Nunavut et la façon dont fonctionnent les familles inuit », a-t-elle rappelé.

Toutes sortes de problèmes surviennent lorsque le Ministère manque de ressources.Yvonne Niego, ex-sous-ministre des Services à la famille du Nunavut

Elle a aussi admis que le problème de fond qui alimente les placements extraterritoriaux la préoccupait : « Il est injuste qu’un enfant placé à Edmonton soit suivi par un travailleur social situé à 2000 kilomètres. Combien de personnes doivent être impliquées à travers ce processus? »

Yvonne Niego était, de 2017 jusqu’à la mi-avril, la sous-ministre des Services à la famille du Nunavut. (Matisse Harvey/Radio-Canada)
Pensionnats pour Autochtones 2.0?

Nikki Komaksiutiksak associe le fait qu’il y a des centaines d’enfants placés en foyer d’accueil aux traumatismes intergénérationnels causés par le colonialisme. Surpeuplement et pénurie de logements, accès inégal à l’eau potable, insécurité alimentaire : d’importantes inégalités persistent au sein des communautés inuit, ce qui limite, selon elle, toutes les pistes d’amélioration.

« Jetez un coup d’œil à la rafle des années 60 [et à] l’introduction du système des pensionnats; c’est ainsi qu’a vu le jour le système de protection de l’enfance », soutient-elle.

[Le système de protection de l’enfance] est une version modernisée du système des pensionnats pour Autochtones.Nikki Komaksiutiksak
Originaire d’Iqaluit, la capitale territoriale, Rachel Michael avait 16 ans lorsqu’elle a entrepris les démarches nécessaires pour être placée sous la protection du système de protection de l’enfance du Nunavut. (Matisse Harvey/Radio-Canada)
« Cela ne devrait pas être une question de chance »

Contrairement à bien d’autres Nunavummiut, Rachel Michael n’a pas été transférée dans le sud du pays lorsqu’elle s’est trouvée, à l’adolescence, sous la protection des services à l’enfance du Nunavut.

« J’ai été très chanceuse d’avoir une travailleuse sociale qui a travaillé très fort pour me garder au Nunavut », dit celle qui a aujourd’hui 27 ans. « J’étais sur le point d’être placée dans un foyer de groupe à Ottawa, mais […] une famille d’accueil d’Iqaluit était prête à s’occuper de moi. »

Lorsqu’elle a appris, à l’âge de 17 ans, que sa travailleuse sociale quittait son poste pour un autre, Rachel Michael a réalisé qu’il lui faudrait recommencer à zéro avec un nouveau collègue et raconter une fois de plus son passé difficile à un inconnu. « C’était vraiment soudain de changer de travailleuse sociale », se souvient-elle. « Cela perturbe le sens de l’attachement avec les gens qui nous entourent. Je ne voulais pas avoir à raconter toute mon histoire. »

Rachel Michael est inquiète de savoir que, aujourd’hui, des jeunes sont toujours placés à l’extérieur du territoire. « Cela ne devrait pas être une question de chance », déplore-t-elle. « Il faudrait qu’on fasse plus d’efforts pour combler les lacunes », poursuit Rachel Michael. « Il y a un manque énorme d’infrastructures qui mérite plus d’attention. » Elle déplore, entre autres, que le Nunavut ne dispose pas de refuges d’urgence pour les jeunes.

Le premier ministre du Nunavut, P.J. Akeeagok, reconnaît que le ministère des Services à la famille fait face à un manque criant de ressources. (Mike Zimmer/CBC/Radio-Canada)
Améliorer le système

L’ancienne sous-ministre des Services à la famille, Yvonne Niego, croit que des solutions à long terme reposent sur la formation et le recrutement de travailleurs inuit. Elle estime qu’il faut également trouver des solutions aux problèmes comme l’insécurité alimentaire, qui continuent d’accroître les besoins en matière de protection de l’enfance.

Ses observations rejoignent celles du premier ministre du Nunavut, P.J. Akeeagok. Il reconnaît également la dépendance importante de son gouvernement aux provinces du Sud en matière de protection de l’enfance et compare les placements dans le Sud à un « filet de dernier recours ».

À l’heure actuelle, nous n’avons pas la capacité de fournir des soins spécialisés. Et d’ici là, nous devons compter sur des services à l’extérieur de notre territoire pour fournir des niveaux très particuliers de soins.P.J. Akeeagok, premier ministre du Nunavut

En entrevue avec Radio-Canada, P.J. Akeeagok assure que son gouvernement fait tout ce qu’il peut pour fournir le plus de soins possible aux jeunes Nunavummiut. Avant de se prononcer sur de futurs appuis financiers au ministère des Services à la famille, il affirme attendre les conclusions d’une enquête interne sur le placement d’enfants dans des foyers de groupe illégitimes en Alberta.

« C’est vraiment de personnel que nous manquons pour parvenir à mettre en œuvre le mandat que nous nous sommes donné », poursuit-il.

Donner une voix à ceux et celles qui n’en ont pas

Winnipeg, automne 2007.

À 23 ans, Nikki Komaksiutiksak souhaite reprendre sa vie en main et faire ses premiers pas à l’université. La mort de sa cousine, Jessica Michaels, conjuguée à ses années dans le système de protection de l’enfance, fait naître en elle un désir de faire œuvre utile.

« Après le meurtre de ma sœur, je devais trouver un moyen d’empêcher que cela ne se produise auprès d’autres Inuit », dit-elle.

Elle entame un baccalauréat en travail social dans l’espoir de donner une voix à ceux qui, comme elle, quelques années auparavant, traversent des années difficiles dans le système de protection de l’enfance.

Une fois que j’en ai appris un peu plus sur la façon dont le monde fonctionnait, j’ai compris qu’il n’y avait plus de limites.Nikki Komaksiutiksak

L’année suivante, elle contribue à mettre sur pied l’Association inuit du Manitoba (Manitoba Inuit Association), dans le but d’offrir plus de services et de soutien aux Inuit vivant dans cette province.

Puis, en 2017, elle s’investit dans la création d’un second organisme œuvrant auprès de populations inuit de la province, l’association Tunngasugit, dont le nom signifie « bienvenu » en inuktitut. L’un des objectifs, dit-elle, était de venir en aide aux « enfants qui tombent dans les craques » du système, une fois arrivés dans le sud du pays. Elle en est aujourd’hui la directrice générale.

En 2021, la région métropolitaine d’Ottawa-Gatineau était celle qui comptait le plus d’Inuit vivant dans le sud du pays, devant celles d’Edmonton et de Montréal, selon Statistique Canada. (Justin Tang/La Presse canadienne)

La proportion d’Inuit vivant en milieu urbain grimpe considérablement depuis les dernières années. Selon le dernier recensement de Statistique Canada, elle a d’ailleurs augmenté environ huit fois plus rapidement que la population d’Inuit vivant dans l’Inuit Nunangat, qui regroupe les quatre régions inuit du Canada. En 2021, la région métropolitaine d’Ottawa-Gatineau était celle qui comptait le plus d’Inuit vivant dans le sud du pays, devant celles d’Edmonton et de Montréal.

Dans la capitale nationale, l’organisme à but non lucratif Tungasuvvingat Inuit (TI) offre plusieurs programmes culturels, dont l’un – le programme Kamatsiarniq – vise à soutenir les jeunes placés dans le système de protection de l’enfance de l’Ontario, ainsi que les membres de leur famille.

L’organisme estime que le gouvernement du Nunavut aurait tout à gagner à travailler avec les organismes communautaires inuit du sud du pays lorsque des enfants sont placés dans leur province.

Situé à Ottawa, l’organisme à but non lucratif Tungasuvvingat Inuit offre des programmes destinés notamment aux enfants, aux aînés et aux familles inuit de la capitale. (Émilien Juteau/Radio-Canada)

« En ce moment, il n’existe pas vraiment de moyen systémique de savoir où sont placés les jeunes », explique la gestionnaire des politiques pour l’enfance et à la jeunesse de TI, Julie Hodson. « Nous essayons vraiment de mieux comprendre où ces jeunes sont placés et combien ils sont pour pouvoir les contacter et les soutenir de manière proactive. Mais nous ne pouvons pas les soutenir si nous ne savons pas où ils se trouvent. »

La chargée de projet et conseillère culturelle de TI, Tauni Sheldon, est une survivante de la rafle des années 60. Elle dénonce le fait que beaucoup d’enfants inuit sont placés dans des foyers qui n’offrent pas ou que peu de ressources ancrées dans leur culture.

« La sécurité et l’identité culturelles, ainsi que la langue, sont des droits qui doivent se concrétiser tout au long d’un parcours dans les services de protection de l’enfance », soutient-elle.

Tauni Sheldon croit par ailleurs qu’il reste de nombreux « changements systémiques » à faire pour favoriser la réunification des familles.

À l’échelle nationale, la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuit et des Métis, communément appelée loi C-92, donne l’espoir à des gouvernements et à des organismes autochtones qu’il y aura moins d’enfants placés sous la protection de la jeunesse.

Entrée en vigueur en 2020, la loi donne le droit aux gouvernements autochtones partout au pays de légiférer et de dispenser leurs propres services à l’enfance et à la famille. Le Québec, le Manitoba, l’Alberta et les Territoires du Nord-Ouest la contestent toutefois devant la Cour suprême, arguant notamment qu’elle empiète sur leur champ de compétences.

La Cour suprême du Canada doit se prononcer sur la constitutionnalité de la loi fédérale sur la protection de l’enfance autochtone. (Sean Kilpatrick/La Presse canadienne)
Témoigner pour panser les blessures

Vingt ans ont passé depuis que Nikki Komaksiutiksak est sortie du système de protection de l’enfance. Comme une vague qui efface des traces dans le sable, les années ont petit à petit fait taire la douleur, jusqu’à guérir des cicatrices du passé. Malgré tout, des larmes se faufilent encore parfois sur son visage lorsqu’elle repense à ceux qui n’ont pas eu la chance de se relever.

J’ai de nombreux amis qui ont été assassinés, qui sont dépendants aux drogues ou à l’alcool, qui sont dans la rue ou qui ont été incarcérés pour le reste de leur vie. J’aurais pu finir comme n’importe lequel d’entre eux.Nikki Komaksiutiksak
Aujourd’hui âgée de 39 ans, Nikki Komaksiutiksak assure qu’elle a surmonté les traumatismes de son passé. Elle s’est fait un devoir d’enseigner la culture inuit et de venir en aide à des Inuit dans le sud du pays. (Gavin Boutroy/Radio-Canada)

Un besoin viscéral de justice l’anime aujourd’hui. Jusqu’au mois dernier, elle donnait un cours portant sur la culture et la société inuit à l’Université de Winnipeg. Ces dernières années, elle a aussi accueilli des filles placées sous la protection de l’enfance du Manitoba et, plus récemment, du Nunavut.

« Je sais ce que cela fait de ne pas se sentir aimée ou soutenue. Je sais ce que cela fait de se sentir perdue. Je sais ce que cela fait de ne pas savoir où est ta famille et même de ne pas savoir qui tu es. »

Nikki Komaksiutiksak espère que, en faisant connaître son histoire, elle pourra inspirer des jeunes au vécu similaire et contribuer à mettre en lumière les lacunes d’un système de protection de l’enfance qu’elle juge « profondément défaillant ».

AIDE ET SOUTIEN :
  • La Ligne d’écoute d’espoir pour le mieux-être(Nouvelle fenêtre) apporte une aide immédiate à tous les membres des peuples autochtones, avec des conseillers sensibilisés aux réalités culturelles, au téléphone (1 855 242-3310) ou par clavardage. De l’aide est également offerte sur demande en cri, en ojibwé ou en inuktitut.
  • La ligne d’aide Nunavut Kamatsiaqtut (Nouvelle fenêtre)offre du soutien 24 heures sur 24 à des Nunavummiut qui sont en situation de crise. Le service est offert au téléphone (1 800 265-3333) en anglais et en inuktitut, selon l’heure de la journée.
  • Jeunesse, J’écoute(Nouvelle fenêtre) offre des services d’aide psychologique professionnels 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, par appel téléphonique ou par message, au 1 800 668-6868.
  • La ligne d’Espace Mieux-Être Canada(Nouvelle fenêtre) offre du soutien en santé mentale aux adultes (1 866 585-0445) et aux jeunes (1 888 668-6810), 24 heures sur 24.

Avec des informations de Pauline Pemik
Les illustrations sont signées par Aija Komangapik

Matisse Harvey, Radio-Canada

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