Privés d’accès au terrain, des chercheurs sollicitent l’aide de communautés du Nord canadien

Karen Filbee-Dexter, une chercheuse au Département de biologie de l’Université Laval, en train de recueillir des échantillons de forêts sous-marines, en 2019. (Photo fournie par Karen Filbee-Dexter / Ignacio Garrido)
La crise sanitaire a coupé l’herbe sous le pied des chercheurs qui attendaient impatiemment la venue de l’été pour effectuer du travail sur le terrain dans l’Arctique canadien. Devant cette nouvelle réalité, plusieurs d’entre eux solliciteront l’aide de communautés autochtones du Nord.

« Depuis environ cinq ans, nous essayons de mettre davantage à contribution les communautés, mais je pense que [la pandémie] va accélérer ce processus, ce qui est très positif », croit le directeur du Centre des sciences de l’observation de la Terre de l’Université du Manitoba, John Iacozza.

L’institut chapeaute plusieurs projets de recherche qui s’intéressent aux systèmes marins de l’Arctique canadien. Cet été, cinq d’entre eux devront se priver de collecte de données sur le terrain en raison de la pandémie.

Les gouvernements du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut interdisent aux non-résidents les déplacements vers leur territoire, à quelques exceptions près.

« Il faut savoir que la majorité de nos recherches ont lieu au printemps et pendant l’été », indique John Iacozza.

Chaque année, de nombreux chercheurs du sud du Canada attendent la saison estivale pour se rendre dans l’Arctique canadien. (Marie-Laure Josselin/Radio-Canada)
L’importance du travail sur le terrain

« Quand [la pandémie] a débuté, nous redoutions une panoplie d’effets négatifs, comme une baisse drastique d’investissements pour la recherche dans le Nord, mais nous essayons justement d’être créatifs pour ne pas que ça arrive », affirme Karen Filbee-Dexter, une chercheuse au Département de biologie de l’Université Laval, à Québec.

Cette dernière entreprend un projet de recherche sur l’impact des changements climatiques sur les forêts sous-marines de varech dans le nord de la baie d’Hudson, au Nunavut.

Le manque criant de données scientifiques sur les écosystèmes de l’Arctique, conjugué aux changements rapides qui ont cours dans la région, renforce la nécessité de se rendre sur place « avant qu’il ne soit trop tard », pense-t-elle.

Karen Filbee-Dexter s’intéresse à l’impact des changements climatiques sur les forêts sous-marines dans plusieurs régions de l’Arctique. (Photo fournie par Karen Filbee-Dexter / Ladd Erik Johnson)

La chercheuse devait se rendre au mois d’août près de l’île Southampton pour recueillir des échantillons d’algues.

À défaut d’y retourner pour un deuxième été consécutif, la chercheuse a fait appel à des étudiants du programme de technologie environnementale du Collège de l’Arctique du Nunavut avec qui elle avait collaboré l’année dernière.

« Cette année, nous prévoyons envoyer du matériel sur place et travailler avec la communauté [de Pond Inlet] pour qu’ils collectent les échantillons dont nous avons besoin, explique-t-elle. Ils risquent même de trouver plus d’endroits intéressants, parce qu’ils connaissent beaucoup mieux la région que nous. »

Cet été, Karen Filbee-Dexter ne pourra retourner dans la région pour recueillir des échantillons d’algues issues de forêts sous-marines, mais des étudiants du Collège de l’Arctique du Nunavut l’appuieront à distance dans son projet de recherche. (Photo fournie par Karen Filbee-Dexter / Ignacio Garrido)
Un nouveau rapport à la recherche dans le Nord

S’il est vrai qu’un nombre croissant de scientifiques prennent en compte le savoir traditionnel autochtone dans leur processus de recherche, John Iacozza et Karen Filbee-Dexter s’entendent pour dire que la crise sanitaire changera du tout au tout le rapport des chercheurs à leur travail sur le terrain.

« Comment impliquerons-nous les membres d’une communauté éloignée? Comment pourrons-nous faire différemment des entrevues avec des aînés ? »John Iacazzo, directeur du Centre des sciences de l’observation de la Terre, Université du Manitoba.
John Iacozza croit que la crise sanitaire changera le rapport des scientifiques aux recherches qu’ils mènent dans le Nord canadien. (Photo fournie par John Iacozza / Université du Manitoba)

William Quinton est directeur du Centre de recherche des régions froides à l’Université Wilfrid Laurier de Waterloo, en Ontario. Il affirme que les circonstances actuelles mettront davantage de l’avant le leadership des communautés.

« Dans l’urgence, je pense que des choses positives vont découler de tout cela, comme le développement rapide de compétences », croit-il.

Dans le cadre d’un projet de recherche orchestré par le réseau de recherche canadien ArcticNet, William Quinton s’intéresse aux conséquences du dégel du pergélisol sur l’économie, la santé, le bien-être et les modes de subsistances des Premières Nations du Decho, aux Territoires du Nord-Ouest.

Devant l’impossibilité de se rendre dans la région cet été, il s’est tourné vers des gardiens du savoir pour collecter des données et faire un suivi de l’état du matériel installé l’été dernier.

Des membres des Premières Nations du Decho, aux Territoires du Nord-Ouest, aident à colliger des données sur leur environnement pour mesurer les conséquences du dégel du pergélisol dans leur région. (William Quinton)

« Ça donne une chance à des communautés d’avoir plus de contrôle sur la gestion de leurs ressources », mentionne le coordinateur du Programme autochtone de gestion des ressources aquatiques et océaniques des Premières Nations du Decho, Mike Low. Ce dernier coordonne les partenariats de recherche dans la région entre des gardiens du savoir et des chercheurs.

« Une grande partie du travail peut être faite directement par les communautés. C’est une manière de fusionner leur savoir traditionnel et la science occidentale. »Mike Low, coordinateur du Programme autochtone de gestion des ressources aquatiques et océaniques, Premières Nations du Decho
Un premier point d’attache dans le Nord

Le 19 mai, la création de l’Université du Yukon, première université au pays située au nord du 60e parallèle, a marqué un moment décisif dans la recherche canadienne sur l’Arctique.

« En ce moment, une très grande partie de la recherche sur l’Arctique est menée par des universités qui sont situées dans le sud du Canada », souligne Karen Filbee-Dexter.

Le Collège du Yukon est récemment devenue une Université accréditée, la première située dans l’Arctique canadien. (Claudiane Samson/Radio-Canada)

Pour plusieurs chercheurs, ce premier établissement universitaire dans le Nord tombe à point en cette période de pandémie.

« Au Yukon, on est plus avantagés que certains chercheurs qui sont basés dans le Sud et qui ne pourront pas vraiment bouger de leur université », affirme le chercheur associé et spécialiste du pergélisol à l’Université du Yukon, Fabrice Camels.

Il ajoute qu’il leur sera plus facile de se rendre dans des communautés du territoire pour travailler sur le terrain, notamment en raison des risques limités de transmettre la COVID-19.

Matisse Harvey, Radio-Canada

Matisse Harvey, Radio-Canada

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