Biodiversité dans l’Arctique : « la plus grande menace, c’est le changement climatique »

Une vue aérienne de l’île d’Ellesmere au Nunavut, le long de l’océan Arctique. Le Canada vise à conserver 25 % de ses terres et 25 % des océans d’ici 2025, et 30 % de chacun d’ici 2030. (Mario Tama/Getty Images)

Migration d’espèces du sud vers le nord, disparition d’écosystèmes arctiques, perte d’habitats. Le plus grand facteur qui réduit la diversité de la flore et de la faune dans le Grand Nord est incontestablement le réchauffement du climat. Mais à cela s’ajoutent d’autres menaces qui devront être prises en compte à la COP15, à Montréal. Entrevue avec Dominique Berteaux, spécialiste de la biodiversité nordique.

Regard sur l’Arctique : Si l’on observe ce qui se passe au-delà du 66e parallèle, quelles sont les grandes menaces à la biodiversité à l’heure actuelle?

Dominique BerteauxLe changement climatique, c’est vraiment ce qui domine. Et surtout, plus on va au nord, plus ça domine. Parce qu’il y a une amplification, ça se réchauffe encore plus quand on va plus vers le nord. Et on constate une remontée des espèces vers le pôle.

Chez les animaux, souvent les espèces nordiques sont extrêmement adaptées à des conditions très difficiles, mais elles ne sont pas très bien adaptées à la compétition. Donc, si une nouvelle espèce arrive, dont l’arrivée est permise par le réchauffement du climat, cette nouvelle espèce va facilement prendre la place de l’autre par compétition.

C’est le cas, par exemple, avec les renards arctiques et les renards roux. On voit les renards roux qui réussissent à gagner du terrain vers le nord, entre autres à cause du réchauffement du climat. Et donc, ils poussent les renards arctiques plus au nord. C’est un exemple typique.

Il y a aussi beaucoup d’espèces d’oiseaux qui sont menacées. Celles qui sont typiques des régions boréales, donc des espèces de régions relativement froides, mais pas arctiques, ont tendance à remonter dans l’Atlantique Nord, par exemple, et les espèces typiquement arctiques à refluer plus au nord. Parce qu’il y a un changement dans les ressources de l’océan et les oiseaux qui mangent ces ressources suivent un peu leur nourriture, finalement. 

On pourrait trouver des exemples dans tous les groupes, chez les insectes, chez les plantes.

Un renard arctique suivi avec l’aide d’un collier satellite transporte un œuf d’oie sur l’île Bylot, au Nunavut. (Dominique Berteaux/Université du Québec à Rimouski)

Ensuite, la deuxième grande menace, c’est la destruction d’habitats et la pollution. Ça s’atténue tout de même au fur et à mesure qu’on se déplace vers le nord, parce qu’il y a moins de présence humaine, mais c’est important.

Ensuite, les menaces proviennent de la surexploitation de certaines populations, de l’introduction d’espèces envahissantes ou encore du tourisme qui se développe, notamment les bateaux de croisière.

À ce sujet, le problème est que dans le Grand Nord, on a peu de moyens de réaction. Donc, si on imagine un bateau qui a un accident, les conséquences écologiques peuvent être beaucoup plus importantes que si le même accident se produit plus au sud. Dans l’Arctique, on a beaucoup moins de capacité à réagir et les milieux ont beaucoup moins de capacité à absorber, par exemple, les déversements de pétrole ou de carburant.

Finalement, pour le milieu aquatique, on constate une acidification de l’océan Arctique, ce qui se produit parallèlement au réchauffement climatique. L’eau s’acidifie avec l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, ce qui a des conséquences pour beaucoup d’espèces.

Qu’est-ce que le Canada fait bien pour s’attaquer à ces problèmes? Et où fait-il moins bien?

Là où le Canada fait piètre figure, c’est dans le domaine de la lutte contre le changement climatique. Ça stagne en quelque sorte. Les actions qui sont faites pour diminuer les émissions de GES sont en bonne partie compensées par d’autres raisons qui font que les émissions augmentent. Donc, on n’a pas de progrès important. 

Et la lutte contre les changements climatiques, c’est compliqué parce qu’on ne contrôle pas tous les leviers, si on considère la chose du point de vue national, d’un seul pays. C’est pour cela que ça doit être un effort global.

Là où il y a quand même beaucoup d’initiatives au niveau national, c’est dans le domaine des aires protégées. Il y a beaucoup d’avancées depuis 10 ans, assez importantes. Elles sont facilitées par le fait que les Inuit poussent dans le même sens. 

Les Inuit sont relativement favorables à ce qu’il y ait de grandes aires protégées qui soient établies pour maintenir leurs activités traditionnelles. Ça permet de faire des pas en avant assez importants.Dominique Berteaux, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique

Par exemple, il y a une aire protégée maintenant dans le détroit de Lancaster, au nord de la terre de Baffin. C’est vraiment un énorme bassin où il n’y a pas d’activité industrielle qui est possible. Et puis, au nord de l’île d’Ellesmere, près du pôle Nord, il y a aussi une grande zone protégée qui est en train d’être mise en place. Ce sont vraiment de très grandes zones, où il y a un potentiel de richesses naturelles, donc il y a eu beaucoup de conflits pour mettre ça en place, mais les Inuit ont fait beaucoup pression pour que ça soit créé. 

Sur cette carte, les aires marines protégées sont en bleu foncé et les aires terrestres protégées, en vert foncé. Les zones où d’autres mesures de conservation sont en place sont représentées en bleu pâle et en vert pâle. (Gouvernement du Canada)

Un des objectifs à la COP15 est un accord sur la protection de 30 % des terres et des mers d’ici 2030. Est-ce que ça va aider?

Les aires protégées sont importantes. Mais le danger, c’est de penser : « Ah, on est tranquille maintenant, il n’y a plus rien qui se passera là. » Mais en fait, ce n’est pas du tout le cas, surtout dans l’Arctique, où le changement du climat est la principale source de problèmes. Ces zones-là ne sont pas du tout protégées du réchauffement climatique. 

Par ailleurs, on ne peut pas essayer de restaurer la nature comme s’il n’y avait pas d’humains. De faire 100 % d’aires protégées et on ne touche à rien. Parce que nous aussi, on veut vivre! 

Donc, il faut trouver des compromis. Le meilleur compromis, c’est de maintenir une diversité des espèces vivantes, que ce soit viable, même si les nombres sont peut-être moins importants qu’ils pourraient l’être.

Et donc, 30 %, est-ce que c’est bien? Ça dépend toujours de ce qu’on fait sur les 70 % restants. Si on protège 30 % des terres et des mers et qu’on détruit tout ce qu’il y a sur les 70 % restants, ça ne sert pas à grand-chose.

Donc, ce qu’on fait dans les aires non protégées est peut-être encore plus important que ce qu’on fait dans les aires protégées.

Alors, l’idéal, ce serait qu’il y ait 0 % d’aires protégées, c’est toujours ce que je dis. Et sur le 100 % d’aires non protégées, bien, qu’on ait des actions qui soient durables en termes écologiques. Il y a aussi d’autres outils, comme la Loi sur les espèces en péril, toutes autres formes de protection de la biodiversité qui sont extrêmement importantes.

Le but, ce n’est pas d’avoir des aires protégées. C’est juste un moyen pour maintenir une diversité de toutes les formes vivantes sur la planète partout à long terme.Dominique Berteaux, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique

Aussi, beaucoup d’espèces migrent en Arctique. Est-ce qu’il y a des liens à faire avec ce qui se passe plus au sud?

Il y a une partie de la biodiversité de l’Arctique, comme les oiseaux migrateurs, qui, forcément, quittent l’Arctique pendant une bonne partie de l’année. Donc, eux, ils sont affectés par tout ce qui se passe plus au sud. Et, donc, ces oiseaux-là, certains ont de gros problèmes, ils sont vraiment en déclin important dans l’Arctique, mais ce n’est pas nécessairement à cause de ce qui se passe dans l’Arctique, mais plutôt sur leurs aires d’hivernage ou leurs aires de repos durant les migrations. Donc eux, ils cumulent plusieurs [réactions] à plusieurs problèmes.

On le voit bien en Asie, en Chine, il y a beaucoup de milieux humides, sur les côtes, qui ont été complètement détruits pour du développement. Et il y a des oiseaux migrateurs en Sibérie qui sont déjà presque en extinction à cause de ça. Ce n’est pas parce qu’ils ont des problèmes en Sibérie, mais parce qu’ils ont des problèmes sur leurs zones de ravitaillement. 

En Amérique du Nord, on voit ça un peu aussi. Par exemple, le bécasseau maubèche, un petit échassier migrateur qui se reproduit dans l’Arctique, mais qui descend aux États-Unis pendant l’hiver, même plus au sud. C’est une des espèces qui a des problèmes en ce moment à cause de ce genre de situation.

Un bécasseau maubèche (U.S. Fish and Wildlife Service Northeast Region)

Avec les écosystèmes qui se déplacent du sud vers le nord en raison du réchauffement, assistera-t-on à une hausse de la biodiversité dans l’Arctique? 

La biodiversité dans l’Arctique va augmenter. Mais la biodiversité de l’Arctique va diminuer.

Je m’explique. Dans le futur, on aura plus de formes de vie dans l’Arctique qu’il y en a aujourd’hui, parce qu’il y a plein d’espèces qui montent vers le nord. Donc, oui, on pourrait dire « tant mieux », au fond. Mais par contre, chez celles qui sont typiques, si on veut, beaucoup vont disparaître.

Donc, globalement, il y a une perte à cause de ce qui se passe dans l’Arctique. Il faut regarder les conséquences à l’échelle planétaire.

On ne se rend pas du tout compte de ce qu’on perd. Quand on regarde les choses avec un peu de recul, c’est quand même dangereux d’appauvrir notre système vivant autour de nous. On en dépend sans s’en rendre compte.Dominique Berteaux, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique

Les propos recueillis dans le cadre de cette entrevue ont été édités pour des raisons de clarté et de concision.

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